Chantal Caron, personnalité de l’année 2024

MARC LAROUCHE

L’équipe de rédaction du Placoteux a désigné Chantal Caron comme personnalité de l’année. Chorégraphe visionnaire et réalisatrice audacieuse, cette grande artiste a su faire rayonner Saint-Jean-Port-Joli et le Bas-Saint-Laurent bien au-delà de nos frontières. À travers son œuvre, où la danse contemporaine rencontre la nature, Chantal nous invite à redécouvrir le majestueux fleuve Saint-Laurent, ce géant que nous côtoyons chaque jour sans le connaître vraiment.

Ses créations, profondément enracinées dans notre territoire, ont touché des publics partout dans le monde. Avec son talent et sa détermination, Chantal Caron a transformé le fleuve en une scène vivante, où la danse devient un dialogue entre l’humain et l’immensité naturelle. Une personnalité inspirante, ancrée dans sa communauté, qui incarne à la perfection l’esprit créatif et résilient de notre région.

Le Placoteux : Vous avez été sélectionnée comme personnalité de l’année. Qu’est-ce que cela vous fait d’être reconnue par les gens de votre région?

Chantal Caron : Un prix reçu de notre communauté a toujours un écho et une résonance très forts, parce que c’est comme le clan qui te reconnaît. Tu deviens tout d’un coup importante à leurs yeux. Une reconnaissance internationale consolide l’idée que ton travail est bon, mais l’aspect communautaire d’un prix chez soi, c’est vraiment un baume sur le cœur.

LP : Parlez-nous de votre enfance à Saint-Jean-Port-Joli.

CC : Je suis née aux Trois-Saumons. On était quatre enfants : deux frères jumeaux, une petite sœur arrivée huit ans plus tard, et moi. Le village était très inspirant. Il y avait des sculpteurs, des peintres, et les œuvres des Bourgault suscitaient une grande fierté chez les gens. Tout ça m’a influencée artistiquement.

Il n’y avait pas de danse, mais ma mère m’a inscrite au judo dès l’âge de huit ou neuf ans. Au départ, je n’aimais pas cette activité, mais j’en ai fait jusqu’à ma première année de cégep. J’ai aussi fait beaucoup de natation, ce qui m’a permis de développer confiance, force et souplesse.

Le fleuve était omniprésent. Nous habitions à une trentaine de pieds de l’eau. Je me souviens de mon enfance près du fleuve comme d’un mélange de fascination et d’inquiétude. Nous habitions dans une petite maison si près de l’eau que j’avais parfois l’impression que celle-ci allait m’avaler. Je passais des heures à jouer sur les rochers, leur donnant des noms, et recréant un monde adulte en miniature : une cuisine ici, un salon là… Il y avait même la roche de la danse. J’étais dans mon univers, à la fois émerveillée par cette nature immense, et un peu effrayée par ce qu’elle représentait.

La nuit, cette proximité devenait encore plus palpable dans mes rêves. Je partageais ma chambre avec ma petite sœur Sonia, et ma peur, c’était souvent de me réveiller le matin et que mon lit flotte sur le fleuve, dérive avec les glaces. Ces peurs se sont transformées en source d’inspiration. Mon premier film, Glaces, crevasses et dérives, est directement né de ces rêves d’enfant. Il raconte l’histoire d’une petite fille qui dérive sur le fleuve Saint-Laurent.

L’éveil à la danse

LP : D’où vient votre passion pour la danse?

CC : Dès que j’ai pu regarder la télévision, j’ai été fascinée par Fred Astaire et Ginger Rogers, et j’étais convaincue que c’était ça que je voulais faire. Il y avait aussi Gene Kelly et des films de nage synchronisée qui m’ont marquée, et ça a teinté mes chorégraphies. C’était surtout la comédie musicale qui me passionnait. Très jeune, je voulais être artiste, différente.

LP : Comment s’est déroulée votre formation en danse?

CC : J’ai fait mon cours classique au collège Sainte-Anne. J’ai beaucoup aimé cette école. Ensuite, j’ai envisagé une technique en assistance sociale, je voulais faire la médecine, mais j’ai vite changé d’avis. J’ai vraiment découvert la danse au cégep, où j’ai suivi de nombreux cours. C’est à Trois-Rivières que j’ai commencé la
technique Simonson avec Claire Maillé. Elle m’a encouragée à me lancer pleinement dans la danse. À Montréal, j’ai multiplié les auditions, et même si je n’avais pas de technique, j’ai obtenu des bourses dans plusieurs écoles, notamment chez Louise Lapierre. J’y ai appris la danse moderne, la claquette. Finalement, j’ai été acceptée à l’Université de Montréal pour un programme en danse. C’était un rêve devenu réalité.

Cette même année — en 1981 — à 21 ans,
je me suis retrouvé en compagnie d’une quinzaine de danseurs avec l’Office franco-québécois pour la jeunesse, pour visiter des centres chorégraphiques en France. J’ai alors rencontré la chorégraphe Maguy Marin, dont le mouvement m’a beaucoup inspiré. Les différents courants de danse — classique, contemporaine et moderne — ont alors forgé les racines de ce que j’allais devenir.

Fleuve Espace Danse a été fondée en 2006, mais ma reprise de la danse professionnelle date de 2001. À cette époque, c’était une période charnière. Une interprète enceinte m’avait demandé de la remplacer dans une production. C’est là que je suis retombée en amour avec l’interprétation. Cette expérience m’a menée à la rencontre de Johanne Dor, directrice du Centre chorégraphique de Québec, qui m’a ouvert les portes du Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ).

Ouvrir une école de danse à cette époque-là, c’était un peu prétentieux. J’avais
26 ans. À mes débuts, je jonglais avec deux réalités : ma compagnie professionnelle, Fleuve Espace Danse, et l’école de danse. Ce n’était pas simple de mener ces deux projets de front. Mon entourage m’a encouragée à me concentrer sur l’école, ce qui m’a permis de transmettre les valeurs auxquelles nous tenions tant : l’estime de soi, la force intérieure et le respect de soi et des autres.

LP : À cette époque, la danse était en concurrence avec des activités comme le hockey?

CC : Oui, tout à fait. Je voyais beaucoup de petites sœurs suivre leurs frères au hockey. Au fil du temps, nous avons réussi à faire en sorte que la danse devienne aussi une source de fierté pour les familles. Aujourd’hui, voir nos filles briller est un réel plaisir. L’école s’est toujours démarquée, remportant de nombreux grands prix depuis ses débuts.

De la scène aux films

LP : Comment en êtes-vous venue à faire des films?

CC : C’est avec Marie-Claude Gamache que l’idée a germé. Elle est chorégraphe, et travaille dans le domaine de la danse contemporaine.

Elle m’a suggéré de travailler sur le thème de l’hiver dans un film : comment le corps réagit au froid, un sujet qui résonnait avec notre quotidien hivernal. Nous avons déposé un projet au CALQ, et nous avons obtenu une bourse. J’ai fait venir deux danseurs à Saint-Jean-Port-Joli. Nous avons eu la chance d’avoir une tempête de neige lors du tournage. Pendant quelques jours, nous avons tourné des images, sans envisager d’en faire un film. C’est Richard Saint-Pierre, mon directeur photo, qui m’a encouragée à soumettre ces images au Festival international des films sur l’art (FIFA).

C’est ainsi qu’un nouveau chapitre s’est ouvert pour moi : celui de la réalisation de films sur la danse, toujours en lien avec la nature. Cela m’a permis de prolonger la portée de la danse, et de toucher un public plus large, ce qui n’était pas toujours facile avec les performances en direct.

Dans son œuvre, Chantal Caron met le fleuve en vedette. Photo : Jean-Sébastien Veilleux